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Laboratoire d'écritures croisées

au Festival d'Avignon

sur une proposition des Auteurs dans l'Espace Public (AEP)

avec les Écrivains Associés au Théâtre (eat)

Marie-Do Fréval

© Laura Pelerins

© Laura Pelerins

Antoine Le Menestrel

© Laura Pelerins

Témoignage de Laura Pelerins (membre des EAT) : "Alors rendons compte, ou plutôt, contes.

 

Quand je suis arrivée samedi 12 juillet, j'ignorais complètement à quoi m'attendre. J'aimais bien l'idée d'ignorer. En vous entendant parler je me suis dit que ç'allait être encore plus dingue que je ne l'imaginais. Et ça aussi ça m'a bien plu. Je me suis rendu compte que j'étais très loin de mon univers habituel. Que je ne savais absolument pas ce que j'allais écrire. Comment. Pour qui. Et que j'aurais seulement une soirée pour le faire. Tout ce qui fait que normalement, on dit merci beaucoup, on sourit, et on se barre en courant.

 

Et donc, je suis restée. Normal. 

 

Ensuite, en vous posant des questions, à tous, en vous écoutant parler, j'ai commencé à sentir. A entendre. Des mots. Des filaments de phrases. Des mouvements. Des amorces de rêves. J'ai noté tout ce que j'ai pu. Et puis, je suis partie voir une pièce, comme prévu, au Chêne Noir. Je suis passée devant la manifestation, me suis arrêtée un instant, le temps de me dire que c'était bien de le faire mais que, comme toute manifestation, y'a rien à faire, je me sens mal à l'aise. Mon horreur de la foule qu'on sait capable de tout et surtout de n'importe quoi, et cette vieille croyance qu'il vaut mieux parler à une personne, à cent personnes, à mille personnes, individuellement, qu'à une entité nommée groupe.

 

En sortant après spectacle, j'ai enjambé des manifestants pour aller dans le jardin buvette du Chêne. Et j'ai écrit quelques mots. Sur un bout de papier. Avant l'arrivée de mes amis.

 

Et puis, le soir, j'ai cherché un endroit tranquille. Un endroit tranquille? Damned. A Avignon?! Mais quelle folie. J'ai fini par trouver une niche en pierres face à l'hôtel de la Mirande. Je m'y suis installée. J'ai pris une affiche cartonnée  qui était par terre pour bureau. C'était celle de la pièce que je venais de voir au Chêne. La coïncidence m'a amusée. Et j'ai écrit. J'ai écrit. Les impressions, les sensations prennent corps. Maladroitement peut-être, mais j'essaie de saisir ces bouts de vie perçus, de tordre un peu tout ça pour en faire un texte relativement cohérent, par rapport à cet univers que je découvre. 

 

Les gens ne se sont pas étonnés de voir quelqu'un écrire dans une niche en pierre dans la rue à 22 heures. A Avignon, tout est possible.

© Laura Pelerins

© Laura Pelerins

Le lendemain, arrivée à 8 heures, j'attends dans le café. Petite angoisse au ventre. Quand même. Lecture des textes. On commence par le mien. C'est Marie-Do qui lit. Éclats de rire. Regards. Intérêt. Ça va. La boule dans le ventre se dénoue. Je peux recommencer à rire. Je ne suis pas passée à côté. Les univers se rencontrent un peu. Beaucoup. C'est à vous de commencer à bosser. Il y aura les mêmes temps de flottement que pour nous, l'écriture. C'est naturel. Inévitable. Le temps s'étire et se resserre. Soudain, il y a passage à l'acte. Des décisions. Des je vais faire ça. Et ça. Je prends tes mots et j'en fais autre chose, je prends la trame, le fonds, et j'en fais de la matière à vie, à corps et à cris. Je sens le lien invisible et si présent entre les mots et ce qui se joue. Je ne me demande plus ce que je fais là. Je vous regarde donner vie à ces mots que j'ai tiré de vous et de moi, et en faire encore autre chose qui ne m'appartient plus. Je crois que c'est ça, écrire. Donner à vivre, autrement. Accoucher. Et lâcher prise.

 

Et donc.

 

Les mots qui se transforment sur le trottoir par la grâce des rencontres que crée Marie-Do autour d'eux et d'elle. Les mots qui se transforment en énergie et en écriture au travers d'un corps, avec le travail aérien ("ah et rien", mais c'est tout!) d'Antoine. Les mots sur le trottoir devenant arabesques et dessins, sous l'impulsion de Jean Charles. Instants de poésie. Les vibrations des conques de Jacques qui créent une sorte d'arène invisible et délimitent l'espace. Ces vibrations qui parlent au ventre. Au centre.

 

Une sculpture vive embrassant l'univers...

 

Les gens, des gens, des individus qui parlent, qui entament un bout de dialogue. Qui répondent. Qui contournent l'espace occupé par les mots dans une sorte de chorégraphie instinctive. Qui suggèrent des mots.  Nous n'avons rien à vendre. Rien à prouver.

 

Et c'est beaucoup plus simple."

© Laura Pelerins

© Laura Pelerins

Témoignage de Julien Daillère (membre des EAT) : "J'ai été ravi de ce moment de rencontre, d'expérimentation. Au-delà d'un "résultat",

 

c'est surtout cela que j'espérais d'un moment si court de travail ensemble. Cela m'a ouvert à de nouvelles perspectives pour la suite de mon travail, perspectives dont je ne sais pas la forme qu'elles prendront mais qui me sont précieuses.

Sur le moment, il était en effet difficile d'entendre la manière dont pouvaient se tisser nos univers si pluriels et si différents, voire contradictoires (avec les crispations et frustrations que cela pouvaient engendrer au moment du "faire ensemble"), dans l'envie que nous avions tout de même de parvenir à un résultat, élan nécessaire à cette rencontre, à cette confrontation, et au partage avec le public. C'est surtout après-coup que j'ai réalisé une ou deux choses que nous aurions pu tenter, des alternatives qui auraient peut-être mieux catalysé la rencontre de nos créativités, des pistes qui auraient pu nous aider, je crois, à aller plus loin dans cette élan créatif partagé. L'imaginaire de ces possibles, s'il n'a pas été entièrement réalisé, reste très inspirant pour la suite.

Au-delà de ce constat sur ce qui m'a manqué dans l'instant (et qui est source d'inspiration pour l'avenir, c'est très positif), je garde un souvenir émouvant des résultats auxquels nous sommes tout de même parvenus ensemble.

En ce qui concerne le moment qui s'est construit autour de ma proposition de texte (la prière à l'esprit sylvestre de la place Pi), le démarrage a été laborieux, le cadre et les places de chacun n'était pas toutes clairement définies au départ. Petit à petit, le déroulement de l'action s'est modifié pour s'adapter au réel (qui résiste toujours, ha ha), aux passants que nous n'allions plus rencontrer individuellement mais qui s'approchaient ensemble et qu'il ne fallait pas faire attendre. Le groupe / public ainsi formé ne pouvait plus être sollicité que collectivement, et ce que j'avais pensé comme une répétition d'instants se changea en un instant unique. Il n'y eut qu'une seule prière et qu'un seul signe de l'esprit sylvestre. Et le moment de ce signe de l'esprit sylvestre, ce grand bras qui surgit d'au-dessus du mur végétal à la stupéfaction du public participant, fut un très beau moment.

En ce qui concerne les actions auxquelles j'ai participé : mon piteux maniement de la conque ne m'a pas facilité la tâche, ha ha. J'ai tout de même pu ressentir de l'intérieur la joie du faire-ensemble, de dessiner dans l'espace visuel et sonore un mouvement appelant le public à se rassembler, selon les indications de Jacques. J'ai ensuite surtout gardé les sacs car je ne savais pas comment participer aux actions qui ont suivi (si ce n'est un ou deux relancer de poupées à Marie-Do!). Puis, j'ai participé à l'action de Moni en répétant les phrases qu'elle nous dictait. La connexion directe par talkie-walkie avec sa parole nous permettait de porter son texte sans l'avoir appris par coeur. Mais le systématisme de phrases dictées puis répétées, les unes après les autres, simultanément par dix personnes, m'a paru arriver au bout de quelque chose. Alors je me suis permis, avec d'autres, de reprendre d'anciennes phrases de temps en temps, pour enrichir le rythme et faire du texte  proféré une matière vivante, changeante, revenant sur elle-même puis repartant ailleurs.

Ce type de rencontres me semble très inspirant. Quand des artistes partageant une pratique commune, rassemblés en collectifs ou en associations, risquent la rencontre avec d'autres groupements d'artistes pour créer ensemble, ils saisissent l'occasion d'ouvrir de nouveaux possibles aussi bien dans leur pratique propre que dans la manière de tisser avec les autres. Cela me semble essentiel."

© Laura Pelerins